Les deux pièges qui vont pourrir vos dialogues

Comme je vous l’avais promis dans mon dernier billet, voici un petit article sur les dialogues.



Je ne me flatte pas d’être une spécialiste du sujet. Je n’ai pas fréquenté l’école au-delà du Certificat d’études et mes propres ouvrages tels « Des bienfaits du bicarbonate » ou « Les confitures selon Nostradamus » ne comportent pas une ligne de dialogue. Non. Mais je lis beaucoup. Et avec grand enthousiasme. Rien n’est plus horripilant pour une lectrice assidue que d’avoir mal aux yeux à cause de dialogues mal écrits.
Je vais donc aborder le sujet du point de vue du lecteur et les raisons pour lesquelles des dialogues maladroits peuvent être aussi soporifiques que mon sirop pour la toux.
Prenons un exemple récent où le livre m’est littéralement tombé des mains après quelques chapitres. Je vous ai choisi un assez gros ouvrage écrit par un des auteurs les plus lus au monde, pour vous prouver que je ne lésine pas sur la qualité.
Voici donc deux extraits, pris du début du livre. Il y en a de pires, j’ai juste pris les premiers dans le texte.

« Est-ce que… vous vous sentez mieux ? demanda S, attentif à ne pas regarder l’endroit où elle avait mal.
— Oui, oui. Écoutez, si vous n’avez pas besoin de moi, je peux repartir, dit R avec dignité.
— Non… Non, sûrement pas, dit une voix qui sortait de la bouche de S et qu’il entendit avec irritation. Une semaine ? Oui, c’est bien. Euh… le courrier est là. »

« Je vois, dit prudemment S, espérant ne pas avoir été pris pour un médium.
— Il s’agit de ma sœur, vous comprenez ? poursuivit B.
— Votre sœur, répéta S. Elle a des ennuis ?
— Elle est morte. »
Quel est le problème, me direz-vous ?

Où l’on découvre le coupable.

 

Le problème a un nom savant qui s’appelle ‘l’incise’. L’incise, ce sont tous ces « dit-il », « dit-elle » qui viennent émailler les dialogues pour indiquer qui vient de prononcer les mots écrits. Généralement après que les mots sont lus, donc votre cerveau doit faire un virage en épingle des fois qu’il n’ait pas compris qui parlait. Et s’il avait déjà compris, l’incise était inutile. Vous voyez le truc ?
Le lecteur, si vous faites votre boulot de narrateur, est plongé dans l’histoire, il devient vos personnages, il entend leur voix dans sa tête. Chaque fois que vous ajoutez les mots « dit-il » ou « dit-elle », vous le sortez du personnage et vous le placez en position d’observateur. Vous le sortez de sa transe de lecture. Sans compter tous les allers-retours que vous l’obligez à faire en écrivant une phrase et en lui disant à la fin qui l’a prononcée. Un peu comme les verbes allemands. Juergen un oiseau dans les bois délicatement mangea. Voyez un peu le dommage. Parler de fluidité du texte dans ces conditions est impossible.
Vous, en tant que lecteur, repèrerez rapidement l’auteur qui abuse des incises parce qu’il en  viendra rapidement à puiser dans son dictionnaire de synonymes pour vous pondre des alternatifs au verbe « dire » pour éviter les répétitions. « Demanda », « soupira », « rétorqua », « répondit » et autres.

Les dialogues ci-dessus, en mettant en avant les incises, deviennent :

« Est-ce que… vous vous sentez mieux ? demanda S, attentif à ne pas regarder l’endroit où elle avait mal.
— Oui, oui. Écoutez, si vous n’avez pas besoin de moi, je peux repartir, dit R avec dignité.
— Non… Non, sûrement pas, dit une voix qui sortait de la bouche de S et qu’il entendit avec irritation. Une semaine ? Oui, c’est bien. Euh… le courrier est là. »

« Je vois, dit prudemment S, espérant ne pas avoir été pris pour un médium.
— Il s’agit de ma sœur, vous comprenez ? poursuivit B.
— Votre sœur, répéta S. Elle a des ennuis ?
— Elle est morte. »

Il y a pratiquement autant d’incises que de dialogue pur. Moi, ça me fait mal aux yeux et à la tête. Quand deux personnages dialoguent entre eux, il est totalement inutile de mettre des « dit-il, dit-elle » à chaque ligne. Au bout d’un moment de ce régime, non seulement vous aurez l’impression qu’on vous prend pour un débile, mais vous n’arriverez plus à rester dans l’histoire.

Et ses acolytes, alors ?

 

Vous remarquerez que j’ai aussi souligné tous les additifs qui viennent se greffer sur les incises et qui sont des descriptifs. En d’autres mots, vous avez des descriptifs qui ne sont pas des mots prononcés et qui sont pourtant au milieu des dialogues. De quoi vous filer le tournis. Euh… « espérant ne pas avoir été pris pour un médium », c’est un truc que S. a dit à B. ou qu’il garde pour lui ? se demande votre cerveau. Après être repassé deux ou trois fois sur la phrase, il arrive à s’en dépêtrer. Pas toujours.
Pourquoi l’auteur se sent-il obligé d’ajouter ces éléments descriptifs au milieu des dialogues lorsqu’il utilise les incises ? Tout simplement parce qu’il commence à en mettre après ses « dit-il », « dit-elle », du genre « prudemment, avec dignité, lentement, en souriant » et autres. Un deuxième virage à 180 degrés. Maintenant qu’on sait qui a dit la phrase, il faut revenir une seconde fois en arrière pour comprendre comment il l’a dite.
Après s’être engagé dans cette voie, l’auteur est obligé d’émailler ses dialogues de descriptifs de plus en plus nombreux. On en arrive à la situation ridicule d’avoir deux mots de dialogue qui n’ont aucune signification spéciale suivis par douze mots de description. « Je vois, dit prudemment S, espérant ne pas avoir été pris pour un médium. » L’auteur aurait pu tout aussi bien écrire : S.  acquiesça prudemment, espérant ne pas avoir été pris pour un médium. Le résultat aurait été le même et notre cerveau n’aurait pas eu besoin de faire deux loopings. Trop simple.
On peut décrire une scène avec des dialogues. C’est faisable. Mais quand on prend cette voie, il faut tout mettre sous forme de dialogue. Pas faire un pot-pourri où le dialogue n’est qu’une excuse et n’apporte rien à la scène.

Comment écrire un dialogue qui épargnera des loopings à vos lecteurs 

 

En ce qui me concerne, la règle est simple.
  1. Évitez à tout prix les incises, si vous le pouvez.
  2. Mettez vos descriptions dans le texte, pas dans les dialogues.
Pour les deux textes cités ci-dessus, ça pourrait donner ça (je ne suis pas très douée comme écrivain, ma spécialité, c'est le tricot. J’ai simplement enlevé tous les dit-il, dit-elle, et mis les descriptifs à part. Ça reste compréhensible).

S., attentif à ne pas regarder l’endroit où elle avait mal, lui demanda d’un ton hésitant si elle se sentait mieux. Elle sembla rassembler sa dignité.
« Oui, oui. Écoutez, si vous n’avez pas besoin de moi, je peux repartir. »
Une voix sortit de la bouche de S qu’il entendit avec irritation.
« Non… Non, sûrement pas. Une semaine ? Oui, c’est bien. Euh… le courrier est là. »

S.  acquiesça prudemment, espérant ne pas avoir été pris pour un médium.
« Il s’agit de ma sœur, vous comprenez ?
— Votre sœur. Elle a des ennuis ?
— Elle est morte. »

Voilà. Ce n’est pas compliqué. Mais au moins en lisant cela votre cerveau n’a pas fait cinq allers-retours et deux loopings. Vous êtes prêts à lire la suite. Vous êtes restés dans l’histoire. Enfin, j’espère.

La semaine prochaine, si je me remets de ma crise d’arthrite, je vous expliquerai pourquoi la littérature actuelle est un placebo aux anxyolitiques.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire